Michel Ardouin dit "Porte-Avions" - Une vie de voyou (2005)

Publié le par Nico

Michel Ardouin dit "Porte-Avions" (avec la collaboration de Jérôme Pierrat) - Une vie de voyou

Editeur
: Fayard

Format : 346 pages
Parution : 2005

Le cinéma a souvent montré le monde des voyous en le romançant, en faisant de ses acteurs des personnages romantiques respectant un code de l’honneur et n’étant, finalement, pas si mauvais. On se doute bien que la réalité de la voyoucratie est différente, que l’appât du gain et la jalousie ont souvent raison de la parole donnée (qui n’engage que celui qui la reçoit) et c’est ce que semble dire Michel Ardouin dans "Une vie de voyou", récit de ses souvenirs.

Avant d’être "Michel Le Belge" ou "Porte-Avions", Ardouin n’est que Michel, gamin issu de la bourgeoisie à qui un professeur prédit dès 1957 qu’il finira sur la potence. En effet, le petit Ardouin est un garçon difficile, renvoyé de toutes les écoles où ses parents tenteront de le mettre et expédié à l’armée pour lui apprendre la vie (et s’en débarrasser). Heureusement pour lui, Michel est débrouillard, vif et doté d’une sacrée intelligence du vice.

Rapidement, il se met à traîner dans les bars à voyous de Paris (ceux dans lesquels les "naves", les "boulots" – ceux qui ont choisi la voie laborieuse pour gagner trois francs six sous – ne sont pas servis). De là, il crée ses premiers partenariats, monte ses premiers coups, se fait un nom. C’est pas loin de 50 ans dans le Milieu qui l’attendent : proxénétisme, braquages (de façon stakhanoviste avec Mesrine, jusqu’à 3 par jour), trafic d’armes, de drogue (avec des parcours organisés depuis l’Amérique latine ou le Canada) et meurtres. Et forcément la prison. Un sacré parcours pour un sacré personnage.

"Porte-Avions" (surnom donné par un partenaire surpris de voir l’attirail qu’il emportait sur lui pour une affaire), c’est une gouaille, un humour, un franc-parler qui ont certainement dû lui attirer autant d’inimités que d’amitiés. En dépit d’agissements pas franchement glorieux, on en vient à le prendre en affection. Alors certes, il se trouve parfois des excuses un peu vaseuses, notamment concernant le proxénétisme (il avoue ne pas tellement aimer mettre de filles "aux asperges"… mais le fera pendant des décennies) ou le meurtre (il n’a jamais tué… pour de l’argent) mais heureusement, il lui reste une certaine lucidité quand il s’agit de ses congénères.

Au-delà de la foultitude de précisions sans intérêt pour le lecteur lambda (on se noie dans le flot de surnoms et d’adresses), c’est un portrait intéressant du Milieu d’après guerre qu’Ardouin dessine au fil des pages. On y découvre le fonctionnement des "territoires", les mises à l’amende ou encore l’évolution des business viables pour se faire de l’argent (qui changent au rythme de la législation).

Avec détachement, il donne également un aperçu de la violence, de l’intransigeance dont peuvent faire preuve ceux qui choisissent l’illégalité comme mode de vie. Sa distance par rapport à ses différentes activités et le milieu qu’il a fréquenté donne à ses récits un ton assez inédit, entre titi parigot, affranchi et encyclopédie.

Aujourd’hui presque rangé des voitures, Ardouin jette un regard assez nostalgique sur ses années folles et, parfois, perd le lecteur en route. Trop exhaustifs, certains passages deviennent ennuyeux au possible, encore plus une fois qu’on s’est rendu compte qu’essayer de retenir tous les noms au cas où ils ressurgiraient plus tard est inutile. D’ailleurs, on en vient parfois à s’interroger sur la pertinence du récit de telle ou telle anecdote, bien que certaines ne manquent pas ni de force ni d’intensité dramatique.

Toutefois, il arrive parfois à captiver le lecteur quand il ose baisser un peu la garde. Après qu’une des femmes de sa vie soit brutalement abattue en pleine rue en Amérique du Sud, il passera plusieurs années à traquer les responsables de cet assassinat. Un vrai polar noir qui finit évidemment dans le sang mais aussi, de façon plus surprenante, dans les larmes. La réaction d’Ardouin à la fin de cette traque est inattendue et joue beaucoup dans l’image finale qu’on gardera du bonhomme.

Mais, sans juger de sa vie et de son parcours, Michel Ardouin reste un personnage exceptionnel qui, a sa manière, aura marqué une certaine histoire du 20ème siècle en permettant par exemple, l’évasion de Mesrine ou en luttant contre le régime carcéral des QHS. Son témoignage a le mérite de la sincérité et de la précision ; on est loin des analyses neutres et alambiquées de professeurs en criminologie. Un ouvrage atypique et exotique pour le "nave" qui voudrait jeter un œil au monde fascinant des grands voyous.

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